mercredi 26 décembre 2012

2013 : la fin de la fin est annoncée

La Mission linguistique francophone pronostique aujourd'hui la mort prochaine de la fin, remplacée par le final. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, la fin sera alors devenue, comme l'avenir, du vieux français (1).

Retraçons les étapes de cette sénescence. 

En dépit de l'existence de la locution à la fin et de l'adverbe finalement, la formule défectueuse "au final" (sic) s'est installée depuis cinq ans dans le français courant. Et comme la tendance ne s'inverse pas mais s'accentue, l'année 2013 semble annoncer la mort de la fin elle-même, laminée par le final.

L'expression "au final" (sic) a été maladroitement forgée au début du vingt-et-unième siècle par des cuistres médiatiques sur le modèle de "au total".  Or, le total (au total) ça existait en effet, tout comme existaient le départ (au départ), le fond (au fond) et la fin (à la fin). Tandis que "le final", ça n'existait pas. Le français ne connaissait jusqu'à présent que la finale [la finale d'une série de rencontres sportives] ou le finale [le finale d'une œuvre musicale], terme masculin qui doit son e terminal à son étymologie italienne. Et pourquoi ça n'existait pas, "le final" ? Parce que la langue française possédait déjà la fin et n'avait nul besoin de s'encombrer d'un synonyme mal bâti.

On aurait donc pu s'abstenir de substantiver l'adjectif masculin final pour créer le final, au moyen duquel on évince aujourd'hui la fin. Mais la langue "évolue", n'est-ce pas ? Et dans cette évolution, la notion de fin, exprimée depuis des siècles par un nom commun neutre de forme féminine, semble devoir accepter de se faire viriliser de force par des locuteurs par ailleurs très prompts à user de féminisations militantes (les auteures, la maire, la numéro un, etc), plus vindicatives que pertinentes. Et plus ignorantes qu'exaltantes, elles aussi.

(1) Il y a quinze ans, les éditions publiaient un avant-propos de Frédéric Allinne (in Les Faux amis de l'anglais, éditions Belin, 388 pages) qui pronostiquait la mort du mot avenir sous les coups de la mauvaise traduction systématique de l'anglais the future, terme qui signifie exactement l'avenir mais n'est pratiquement plus jamais traduit autrement que par le futur. Aujourd'hui, moins de 1% de francophones âgés de 7 à 27 ans savent encore que la période de temps qui s'étend après le présent 

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samedi 1 décembre 2012

candidater

Barbarisme dérivé du mot candidat, le verbe "candidater" (sic) est d'un emploi fautif. Aussi fautif que le verbe-valise "sécuriser" (autre barbarisme, sollicité à outrance pour exprimer indifféremment toute action liée à la sécurité), et pour la même raison : parce que la paresse est un vice...

À dire vrai, est-on digne de la fonction à laquelle on se porte candidat quand on se montre trop paresseux pour faire l'effort infime d'aller chercher sur le bout de sa propre langue le verbe approprié (postuler)  ou l'expression juste (être candidat, se porter candidat, présenter sa candidature, faire acte de candidature, solliciter un poste, briguer une distinction, etc) ?

Et que dire des recruteurs qui précisent aux candidats qu'ils devront faire preuve d'excellentes capacités rédactionnelles, puis leur demandent de "candidater", indiquant ainsi que les qualités rédactionnelles authentiques ne sauront être appréciées par un recruteur qui maîtrise aussi mal le français ?

Si la paresse intellectuelle est un travers, l'économie d'effort n'en est pas un : il se trouve que postuler comporte une syllabe et deux lettres de moins que "candidater" (sic). Pourquoi s'en priver ?

Cet article prolonge celui-ci
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lundi 26 novembre 2012

népotisme sans vergogne

Autrefois, certains papes - n'étant pas pères mais ayant la fibre monarchique - avaient tendance à intriguer pour que leur neveu leur succède. Le bénéficiaire de ce favoritisme coupable s'appelait en italien leur nipote (neveu). Le français en a tiré le terme népotisme, qui désigne la conduite des puissants s'employant à réserver des postes enviables à des membres de leur famille.

Dimanche soir 25 novembre 2012, vers 19h55 sur France 2, un pape de l'audiovisuel public français achève de présenter sa longue émission dominicale, et rend benoîtement l'antenne en ces termes exacts : "Et maintenant, le journal de Marie Drucker. (sourire) Je t'embrasse, Marie". S'agissant d'un oncle et de sa nièce, et s'agissant non pas d'une entreprise privée mais d'une entreprise publique, la Mission linguistique francophone relève là un exemple criant de népotisme. Une démonstration de népotisme sans vergogne, c'est-à-dire sans honte (de l'italien vergogna) - puisque, loin de passer discrètement l'antenne à sa propre nièce, l'oncle sourit à la caméra et embrasse publiquement l'enfant favorisée de feu son frère. Spectacle attendrissant ou révoltant, chacun tranchera selon qu'il adhère ou non au principe d'un service public au sein duquel le népotisme se pratique et s'affiche avec autant de plénitude.

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lundi 5 novembre 2012

l'envie frénétique de parler une langue inepte

Une entreprise industrielle du Haut-Rhin [France] convie les professionnels de son secteur à découvrir ses "nouveautés produits". Le marketing n'excuse pas tout.
Quand on se souvient combien les Alsaciens ont ardemment souhaité demeurer français, on s'étonne que la société B*** agresse aussi cruellement la langue française. Petit rappel : en français, on dit "les nouveaux produits" et non "les nouveautés produits". Si B*** nous vantait ses "nouveautés produitEs", on supposerait qu'il s'agit des nouveautés qu'elle a produites... Mais les "nouveautés produits", on suppose qu'il s'agit d'une folle perte de repères grammaticaux, par la faute de laquelle le nom "produits" devient un qualificatif (masculin) du nom "nouveautés" (féminin).
L'entreprise B*** et toutes celles qui jargonnent de la sorte seront bien inspirées de rectifier leurs messages publicitaires pour clarifier ce qu'elles entendent par ces formulations navrantes qui empestent la frime d'école de commerce autant que l'envie frénétique de parler une langue inepte et grimaçante.


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mercredi 10 octobre 2012

le web est mort mais internet est vivant

Le Web est mort en Francophonie, mais internet est vivant. Le Journal officiel de la République française a publié les seuls termes admis en français pour désigner the Internet ou the World Wide Web. Ce sont internettoile, toile mondiale ou toile d'araignée mondiale. Pour ce dernier, le sigle TAM est aussi accepté. Mais les trois lettres WEB ne le sont plus.

La Mission linguistique francophone a constaté que les administrateurs autodidactes de la version francophone de Wikipédia ne tenaient aucun compte de cette évolution et persistaient - au prix d'éventuelles rétorsions rageuses contre leurs contradicteurs mieux éclairés - à dénommer "site Web" les sites internet. Dommage de se cramponner ainsi à des traces de rouille d'une autre ère numérique lorsqu'on a le privilège insigne de régenter la langue pratiquée par les francophones avides du savoir encyclopédique qui scintille sur la toile mondiale tissée par la précieuse et redoutable araignée interactive. 

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jeudi 20 septembre 2012

au finale et au final

La faute de français "au final" s'est répandue sans discernement dans la bouche des ados comme dans celle des supposés vieux sages de la politique, sous la plume des éditorialistes cotés comme sous celle des blogueurs de tous crins.

La Mission linguistique francophone a observé la propagation fulgurante, entre 2005 et 2008, de la locution "au final" (sic). En 2012, la propagation de cette expression fautive s'est stabilisée mais son succès ne se dément pas. [NDE : et en 2017, il se confirme].

Malgré sa superfluité et sa formation incorrecte, l'expression "au final" (sic) est employée désormais par trois locuteurs sur quatre à la place des adverbes "finalement", "enfin" et "ensuite", ou à la place d'expressions correctes comme "à la fin", "en fin de compte", "au bout du compte", "tous comptes faits", "en résultat".

"Au final" (sic) a aussi détrôné "à l'arrivée" [au sens figuré de "finalement"] et "derrière" [au sens abusif de "ensuite"], en vogue dans les années 1990, aujourd'hui en nette perte de vitesse.

"Au final" (sic) est pourtant une locution que les professionnels de la langue ne devraient ni employer ni accréditer auprès du public.

Le barbarisme "au final" (sic) est formé de manière défectueuse sur le modèle de "au total", par oubli de l'existence du mot fin qui a déjà fourni la locution à la fin. Or, la fin, ça existe ; le total (au total) aussi ; le départ (au départ) aussi ; le fond (au fond) existe aussi. Mais le "final", ça n'existe pas. La langue française ne connaît que la fin [la fin des haricots, par exemple],  la finale [la finale d'une série de rencontres sportives, par exemple] mot féminin, ou le finale [le finale d'une symphonie, par exemple] mot masculin malgré son E ... final.

Oui, qu'il soit féminin ou masculin, le substantif français finale s'écrit avec un E terminal [hérité de son étymologie italienne, en ce qui concerne le finale masculin du langage musical]. Si l'on tient absolument à employer cette inutile locution qui déforme "à la fin" sous la pression du suivisme et sous l'influence de "au total", il faut au moins opter pour l'orthographe correcte ; et il n'y en a qu'une : "au finale" (avec un E).

Mais on peut aussi s'abstenir de suivre tous les courants en vogue, même les plus vains. On peut alors choisir d'éviter de contribuer à la mort cérébrale de l'irréprochable adverbe "finalement" et de l'impeccable locution "à la fin", en leur rendant grâce et vitalité.

NB : Le masculin un finale (de symphonie, de concerto, d'opéra) a donné son nom au fameux logiciel professionnel de création de partitions musicales (illustration ci-dessus). Ce mot d'origine italienne adopté par le français avec une prononciation à la française et un pluriel francisé [un finale, des finales] a aussi été adopté par l'anglais, mais en y imitant la prononciation italienne [prononciation anglophone : "finalé"].


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mardi 14 août 2012

assistance et assistanat

Depuis quelques mois [NDE : cet article a été publié initialement en juin 2008], le Président de la République française Nicolas Sarkozy et son Premier Ministre communiquent en termes strictement identiques - et strictement impropres - sur "l'assistanat" (aux personnes en situation matérielle difficile).

Il s'agit en réalité d'assistance.

Le terme assistanat désigne la situation d'un assistant, d'un adjoint. Ainsi, l'assistant-réalisateur de cinéma espère que ses années d'assistanat (c'est-à-dire durant lesquelles il a fait fonction d'assistant et non d'assisté !) lui permettront de se voir confier un jour la réalisation de ses propres films.

Mais une personne qui vole au secours d'une autre ne lui porte pas assistanat, elle lui porte assistance.

Quelques ouvrages lexicographiques francophones [dont l'encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia] se sont hâtés de propager cette faute de français. Ils fournissent ainsi une caisse de résonance à une terminologie très douteuse - sans doute faussement maladroite et en réalité mûrement réfléchie - qui voudrait définir "l'assistanat" (sic) comme de l'assistance hors de propos. De l'assistance de mauvais aloi. De l'assistance immorale, ce qui est un furieux paradoxe.

Quand un politicien en vue déclare : "Il faut en finir avec l'assistanat", cela choque moins que s'il déclarait sans compassion aucune : "il faut en finir avec l'assistance". Dans une république bienveillante qui considère la non-assistance (à personne en danger) comme un délit, le non-assistanat (à personne en difficulté) pourra-t-il devenir vertueux ? L'avenir le dira. L'avenir dira s'il suffit de manipuler ainsi la parole pour stigmatiser la déchirante nécessité où se trouvent les prétendus "assistés".

[NB : La Mission linguistique francophone ne soutient aucun courant politique et ne se permet de fustiger, le cas échéant, que le vocabulaire politique, non ceux qui en usent ni les projets dont ils sont porteurs.]

mercredi 11 juillet 2012

Directrices et chercheuses

Dans les fonctions de direction, chaque fois qu'il est établi qu'une femme n’est pas un homme, il est certain que le titre de sa fonction ne saurait être "directeur" (sic) mais bien directrice.

Idem pour les femmes pratiquant la recherche, qui sont bien des chercheuses et non des chercheurs.

Paradoxalement revendiquée par de nombreux écervelés soutenant que les femmes seraient mieux loties avec des oripaux d'hommes, l'adoption par des femmes d'un titre masculins dont le féminin existe pourtant depuis des siècles est une erreur grammaticale pure et simple ; une confusion des genres, à proprement parler.

En cas d'entêtement dans l'erreur - et quelle qu'en soit la justification, ouvertement subjective ("je préfère") ou calculée ("cela me confère davantage d'autorité") - il appartient aux dirigeants de sociétés et institutions diverses de faire remédier, dans les organigrammes et sur les cartes de visite, à ces impropriétés de terme à forts relents sexistes.

Car contre cette marque de discrimination ("un directeur ou un chercheur, c’est plus sérieux qu’une directrice ou une chercheuse") pratiquée par des femmes contre des femmes ("le caprice de m'affubler d'un titre masculin m'est réservé et il est hors de question que les chanteuses du chœur que je dirige se fassent appeler chanteurs"), il existe une législation rigoureuse dans les pays civilisés, et chacune ne peut que s’en réjouir.

Illustration : Christine Hodgson, directrice et fière de l'être.

vendredi 22 juin 2012

se revendiquer de quoi ?

Dans toutes les langues du monde, la négligence verbale journalistique se mord inlassablement la queue. Le bel animal médiatique est affecté d'une manie qui amuse sans doute, puisqu'on ne la soigne pas.

En France, l'Agence France Presse (AFP) possède un redoutable pouvoir de nuisance sur la langue, en raison de la rapidité et du manque de clairvoyance avec laquelle elle propage les déclarations les plus mal formulées, ensuite reprises avec autant de rapidité et aussi peu de clairvoyance par la presse écrite et parlée. Et sans précautions oratoires, à de rares exceptions près.

Quel rapport avec la faute de français "se revendiquer de" (sic) ? Nous y venons.

Le 22 mars 2012 au petit matin, un ministre de l'Intérieur français déclare qu'un assassin de la région toulousaine "se revendique d'Al QaÏda". On peut attribuer ce cafouillage verbal à la fatigue consécutive à la supervision d'un assaut contre la position retranchée du forcené en question. Mais à quoi peut-on attribuer le fait que, le 22 juin 2012, exactement trois mois après cette déclaration ministérielle en charabia, les plus grands médias français aient tous adopté l'expression fautive "se revendiquer de" en remplacement de l'expression correcte "se réclamer de" ? Au suivisme, bien sûr, plaie béante du journalisme ; et à l'absence de postes de garde-fous linguistiques au sein des agences de presse et des grands médias, amputation qui produit et accélère ce genre de nécrose de la langue.

La Mission linguistique francophone rappelle aux professionnels de la communication et au grand public que le verbe revendiquer n'est jamais pronominal ; autrement dit, qu'il ne doit jamais s'employer précédé du pronom personnel réfléchi "se".

Mais surtout, le verbe revendiquer est transitif direct : on revendique sa paresse, on ne revendique pas "de" sa paresse. Bref, si l'on peut à la rigueur, par audace de style, "se revendiquer", on ne peut en aucun cas "se revendiquer de" (sic).

Il ne faut donc pas dire "elles se revendiquent du marxisme" mais "elles revendiquent leur marxisme" ou "elles se réclament du marxisme". Dans le cas de la déclaration ministérielle précitée, en indiquant que l'homme traqué "revendiquait son appartenance à Al Qaïda" ou qu'il "se réclamait d'Al QaÏda", l'estimable politicien aurait pu se montrer estimable locuteur, aussi. Hélas, il n'en a rien fait. Et la presse francophone (mais à ce train-là, jusqu'à quand le sera-t-elle ?) n'a rien trouvé à y redire.

mercredi 6 juin 2012

oui

Le 9 décembre 2010, nous publiions ce constat : "Une nette dévalorisation du mot OUI, voilà la note singulière sur laquelle s'achève l'année 2009 des francophones."
Un an plus tard, l'Académie française s'inquiéta à son tour de cette dévalorisation, au point de publier le 11 octobre 2011 sur son site internet une mise en garde, reprise alors dans la presse nationale française. Et aussitôt oubliée.
Mais en vérité, signaler le déclin de la simple réponse "oui" au bénéfice de préciosités contemporaines comme "absolument" ou "ça marche" ou "y'a pas d'souci", est-ce bien sérieux en ces temps où la pénurie de logements, les banqueroutes et le chômage assènent partout une douleur morale latente à laquelle n'échappe qu'une minorité ?

La réponse de la Mission linguistique francophone est oui. Oui, tout court.

Car, pour le stomatologue comme pour le linguiste, la boursouflure d'une langue est toujours signe d'une altération de l'état général du corps auquel elle est attachée. Qu'il s'agisse d'anatomie ou de langage, réduire la boursouflure de la langue n'est donc pas une marotte d'esthètes vétilleux. C'est la préoccupation de tous ceux qui voient cette langue comme vivante, et veulent la savoir fine et en belle santé.

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mardi 29 mai 2012

donneurs d'ordres et commanditaires


Le "donneur d'ordres" est une expression employée à mauvais escient dans le jargon des affaires pour désigner le client, et plus exactement le commanditaire : celui qui passe commande d'un bien ou d'un service. Et non celui qui donne des ordres sous prétexte qu'il a de l'argent...

Voici d'où vient la méprise.

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre, mettre de l'ordre dans ses affaires), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres, être aux ordres de quelqu'un). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.

Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de la notion de commande : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux passent commande, et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone et par le bon sens, en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire ; ou le client, tout simplement.

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samedi 19 mai 2012

nominer n'est pas français

À l'occasion du festival de Cannes, la Mission linguistique francophone rappelle que le verbe "nominer" n'existe pas en français. Un artiste n'est pas "nominé" mais nommé, sélectionné, présélectionné. Il peut aussi être désigné comme lauréat (de la présélection). Une nomination résulte du fait d'être nommé et non "nominé".

Par ailleurs, nous rappelons qu'en français, en matière de cinéma, un studio n'est pas une société de production mais un lieu de prise de vues ou d'enregistrement clos et spécialement aménagé. Lorsque le faux ami anglo-américain studio désigne en fait une société de production, une boîte de prod, des producteurs, il convient de le traduire correctement par l'une de ces expressions. Merci. Et bravo.

vendredi 18 mai 2012

les liaisons agonisent

Chacun admet que "deux ans" ne se prononce pas deu' ans (hiatus) mais deu' z' ans (liaison). Cette norme a été mise à mal par les médias parlés de France, avec la fulgurante disparition des liaisons devant les euros, comme si l'unité monétaire euro s'écrivait avec un H aspiré. Une majorité de locuteurs professionnels (journalistes, politiciens, publicitaires, commerçants) ont pris le pli en moins de dix ans (entre 2000 et 2010) de prononcer vin' euros au lieu de vin' t' euros (vingt euros), alors qu'il ne leur vient ni à l'esprit ni à la langue de dire vin' ans au lieu de vin' t' ans (vingt ans) ni vin' é' unau lieu de vin't'é'un (vingt-et un).

Une récente étude du CELSA sur l'état de la langue (1) posait cette question : "Existe-t-il encore un autre français que le français médiatique ?" Et concluait par la négative, avec les conséquences alarmantes qui en résultent. Parce que les médias français se sont entichés de la suppression des liaisons les plus usuelles, parce que des journalistes fameux disent désormais c' é' un gran' avantage au lieu de c' ê' t' un gran't'avantage (c'est un grand avantage) et annoncent des cours de la bourse à trois cen'euros au lieu de trois cen'z'euros (300 euros), l'heure est proche où leurs auditeurs n'évoqueront plus le grand âge mais le gran' âge. Et la liaison aura disparu du français courant. Ou plutôt y sera devenue une rare exception. Une exception de plus dans une langue disloquée jusque dans ses sonorités.

Tout un pan de la culture vivace s'écroulera ainsi dans la vétusté. Ancrées dans notre diction depuis des siècles, ces liaisons usuelles du français - soudain trop savantes pour une langue médiatique qui fait fi de l'écrit et revendique le droit à l'ignorance phonétique - seront devenues en quelques années aussi anachroniques que la marche saccadée des acteurs du cinéma muet.

(1) Convergence et communication linguistique, sous la direction de Véronique Richard, 2008.
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mardi 17 avril 2012

accord signé mais pronom désaccordé

Ce matin [NDE : début 2012], sur France Inter, le président francophone de la République française [NDE : Nicolas Sarkozy] a fait cette déclaration : "Nous, les pays qui ont signé ce traité..." Aucun de ses contradicteurs politiques ni aucun de ses interlocuteurs médiatiques n'a bronché.

Par la plus haute autorité morale de leur pays, et dans le silence approbateur des relais d'opinion les plus écoutés, les Français se voient donc invités à ne plus accorder le pronom et le verbe. Sous l'impulsion de ces élites en délicatesse avec leur outil de travail premier (la langue française), la conjugaison du verbe avoir "évolue" de telle manière qu'on nous tient à peu près ce langage : "Nous ont signé, j'as signé, il avons signé, etc."

La Mission linguistique francophone n'analyse pas cette dérive grammaticale comme une "évolution" inhérente à toute langue vivante, mais comme une altération. Et pour ramener un discours chancelant au niveau d'une langue bien portante, voici comment il convenait de reformuler cette entrée en matière ("Nous les pays qui ont signé") :

• Nous qui avons signé
• Les pays qui ont signé
• Nous, dont les pays ont signé
• Nos pays qui ont signé
• Nos pays ayant signé
• Les pays - dont le nôtre - qui ont signé, etc.


Dans les années 1970, l'auteur-compositeur-interprète Michel Jonasz avait écrit un couplet comprenant ce souvenir d'enfance : "Nous les restaurants on faisait que passer devant". Cette langue volontairement pauvre et chaotique dépeignait les vacances d'un gamin démuni. Tandis que la proposition "Nous les pays qui ont signé" est l'anacoluthe asyntaxique typique du style oratoire revendiqué, une génération plus tard, par un adulte opulent, cultivé et puissant. "Nous on" puis "Nous ont" (sic) sont devenus langue présidentielle, cossue et ruinée à la fois.

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mercredi 14 mars 2012

ne pas ignorer et ne pas savoir

L'Office québecois de la langue française et la Mission linguistique francophone s'épaulent mutuellement dans le secours aux professionnels de la langue française qui sont en difficulté avec la langue française, donc avec leur outil de travail premier et leur compétence première. Tel fut ce matin le cas d'un professeur agrégé de français s'exprimant dans l'une des émissions radiophoniques quotidiennes les plus écoutées de la Francophonie. Ce professeur de lettres répond avec urbanité à son interlocuteur, en ces termes : "Vous n'êtes pas sans ignorer que... etc." L'agrégé de français dit ainsi le contraire de ce qu'il voulait dire : "Vous n'ignorez pas" ou "vous n'êtes pas sans savoir".

Il est actuellement question d'instaurer des notes éliminatoires au baccalauréat en France. On pourrait aussi envisager de considérer comme éliminatoire à l'agrégation de français l'incapacité à maîtriser le sens d'une double négation...

Laissons à nos homologues de l'Office québécois de la langue française le soin de rappeler, dans leur banque de dépannage linguistique, comment la double négation ne pas + sans fonctionne et dysfonctionne :

"Vous n’êtes pas sans savoir signifie « vous savez (sans doute) ». Une erreur courante consiste à dire ou écrire "vous n’êtes pas sans ignorer", alors que c’est le sens de "vous n’êtes pas sans savoir" qui est recherché. La logique est la même dans ces autres exemples :
• "L’arrivée de ce beau jeune homme n’est pas sans me troubler" (me trouble vraiment).
• "Nous avons grimpé jusqu’au sommet de cette montagne non sans peine" (avec beaucoup de peine, beaucoup de mal, beaucoup de difficulté).

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vendredi 9 mars 2012

désimlocker

Les commerciaux du secteur de la téléphonie se gargarisent actuellement d'un terme sauvage, le désimlockage (sic). Qui désigne dans leur esprit l'action de désimlocker (sic). C'est-à-dire, le fait de rendre une carte SIM utilisable par un opérateur concurrent.

Attention : ce terme est un barbarisme. Et ce barbarisme n'est pas américanisant, malgré les apparences, mais magyarisant : il transforme le français en hongrois, langue agglutinante (1). Son usage est à réserver à des conversations en jargon de métier, entre adorateurs du très grand n'importe quoi sémantique. En français courant, et entre gens qui parlent pour se faire comprendre et non pour s'écouter parler, les verbes déverrouiller ou débloquer font parfaitement l'affaire, suivis du complément approprié : débloquer un téléphone, débloquer un abonnement, débloquer un numéro, débloquer une carte, etc.

Se flatter de dire "désimlocker un compte" au lieu de "débloquer un compte", c'est débloquer tout court.

(1) Ici, agglutination du préfixe dé- au sigle SIM, au radical anglais lock et à la désinence verbale -er

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je vais pour

Toute langue vivante tend à se charger de tournures incorrectes puis à les assimiler ou les écarter.

La Mission linguistique francophone se réjouit de constater la disparition à peu près complète d'une tournure incorrecte apparue au début du vingtième siècle et quasi absente aujourd'hui du français courant. La formule "aller pour" était employée par certains locuteurs au sens de "s'apprêter à", dans des phrases comme celle-ci : "Je vais pour lui emprunter cent sous, mais voilà que je trouve un billet de mille au fond ma poche". On ne regrettera pas l'extinction de ce "je vais pour". Et on continuera à œuvrer pour la disparition des irritants "suite à" (au lieu de "après") et "au final" (au lieu de "finalement"), deux plaies infectées du français médiatique actuel, que la Mission linguistique francophone vous invite à panser.

dimanche 26 février 2012

"se revendiquer de" n'est pas français


Les médias ressassent en boucle cette ineptie linguistique : divers assassins "se revendiquent de" (sic) telle organisation fanatiquement malfaisante.

Les très nombreux commentateurs francophones (mais pour combien de temps encore ?) qui violent ainsi la syntaxe commettent ainsi un petit mais lancinant attentat contre la langue française. Avec une sidérante incompétence, ces professionnels de la communication semblent ignorer que les seules formulations correctes sont ici "se réclamer de", ou "revendiquer son appartenance à". Le méli-mélo "se revendiquer de (Daesh, notamment)" est une ânerie comparable au fameux "ingénieur à Grenoble" de Coluche, au lieu d'ingénieur agronome. En moins drôle.

La Mission linguistique francophone rappelle aux professionnels au grand public que le verbe revendiquer n'est jamais pronominal ; autrement dit, qu'il ne doit jamais s'employer précédé du pronom personnel "se".

Mais surtout, le verbe revendiquer est par nature transitif direct : on revendique sa paresse ; on ne revendique pas "de" sa paresse ! Bref, si l'on peut à la rigueur, par audace de style, "se revendiquer", on ne peut en aucun cas "se revendiquer de" (sic).

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dimanche 12 février 2012

évoluer n'est pas jouer

"L'an prochain, Machin-Truc n'évoluera pas en équipe nationale". Ce titre de la presse sportive n'a que deux sens dans notre langue, dont ni l'un ni l'autre, hélas, ne correspondent à la pensée du journaliste.

Ce joueur de football n'évoluera pas en équipe nationale ? En français cela signifie que Machin-Truc ne fera aucun progrès l'an prochain au sein de l'équipe nationale, que son évolution y sera nulle.

Or, les footeux donnent à cela un autre sens qui leur est propre : évoluer ou ne pas évoluer est synonyme dans leur esprit de jouer ou ne pas jouer (au football).

Violonistes et pianistes restent fiers de jouer de leur instrument. Les footballeurs professionnels et leurs commentateurs, eux, semblent estimer plus valorisant pour un joueur d'évoluer au foot plutôt que d'y jouer. Sans doute espèrent-ils ainsi se disculper du soupçon de s'adonner avec trop de sérieux, et contre des rémunérations trop grasses, à l'activité purement ludique et délicieusement infantile consistant à pousser un ballon avec les pieds à travers un gazon sous les huées des bandes rivales et les acclamations de leurs potes.

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lundi 6 février 2012

la soudure ou le soudage ?

Que les mots soudure et "soudage" fassent double emploi est flagrant. L'un est correct, l'autre défectueux. On devine facilement lequel.

Pour justifier l'usage du barbarisme "soudage", certains arguent de sa présence dans certains dictionnaires. Certes, mais il ne leur échappera pas que, pour définir ce vilain "soudage" (sic), les rédacteurs du dictionnaire Larousse donnent étourdiment la définition suivante, qui est mot pour mot la définition de la soudure : "Opération consistant à réunir deux ou plusieurs parties constitutives d'un assemblage, de manière à assurer la continuité entre les parties à assembler, soit par chauffage, soit par intervention de pression, soit par l'un et l'autre, avec ou sans emploi d'un produit d'apport dont la température de fusion est du même ordre de grandeur que celle du matériau de base."

Le fait que des termes inutiles et malformés prospèrent dans les jargons de métier est un phénomène connu, issu de la fierté de manier un vocabulaire inhabituel pour mieux s'identifier à une corporation qui partage ce snobisme langagier sectoriel. Molière en a souvent fait la peinture saisissante, notamment dans Les Précieuses Ridicules et dans Le Bourgeois Gentilhomme.

Création malhabile tardivement entérinée par le jargon de l'industrie et lui seul, ici peu soucieux de cohérence et de sobriété, le vilain "soudage" (sic) mérite de disparaître des textes techniques et des conversations de travail, au profit de la juste soudure.*

Car si le reliage se distingue utilement le la reliure (l'un pour les tonneaux, l'autre pour les livres), le "soudage" (sic) ne présente aucune distinction de sens avec la soudure (voir ci-avant), et n'a donc pas davantage de légitimité que n'en aurait le sculptage au lieu de la sculpture, le peintage au lieu de la peinture, l'agricultage au lieu de l'agriculture, le dessinage au lieu du dessin, le cuisinage au lieu de la cuisine, le conjugage au lieu de la conjugaison, etc.

Quant au "gravage" (sic) de CD au lieu de la gravure de CD, nos lecteurs se reporteront utilement aux deux articles déjà publiés à ce propos par la Mission linguistique francophone en 2007 et 2011.

*NDE : L'Académie française a entériné en 1986 le "dorage", dont le sens fait partiellement double emploi avec la dorure (dorage ou dorure à la feuille d'or) mais s'étend aussi au-delà. Par exemple, le dorage d'une volaille consisterait à la rôtir pour lui donner une coloration dorée, action que ne peut pas exprimer la dorure, qui supposerait l'application sur la volaille d'un matériau doré.

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vendredi 6 janvier 2012

la consultance : du conseil barbare



On trouve avec effroi le terme de "consultance" (sic) employé depuis quelques années déjà par certaines universités françaises (Lyon, Grenoble, Toulon, Pau) pour désigner en réalité l'activité de conseil [aux entreprises].

Ce néologisme "consultance" est un barbarisme sorti du sac à snobismes de quelques marchands de poudre aux yeux mercatique, et repris sans rire par un tout petit nombre de pédagogues impressionnables ou distraits. C'est au mieux le fruit d'un moment d'égarement, au pire de l'ignorance crasse en habits savants.

La malformation de ce néologisme inutile est tellement criante qu'elle se passerait de commentaire. Nous allons quand même en faire deux.

D'abord, il faudrait sérieusement s'alarmer du peu de vigilance lexicale de certains directeurs d'établissements d'enseignement supérieur. Les universités précitées ne sont pas les seules en cause. Il existe de belles grandes écoles, d'accès fort difficile, dont les intitulé de certains cours ou diplômes ne font pas moins froid dans le dos par leur absence de rigueur intellectuelle ou leur fragilité linguistique.

Ensuite, il faudrait s'atteler à bannir une fois pour toutes du vocabulaire professionnel le terme de "consultant", mot anglais signifiant dans cette langue - mais non dans la nôtre - conseiller, et dont l'emploi en français est cuistre, snob et anglomane jusqu'à l'absurde. Car en français, celui que l'on vient consulter en raison de sa compétence est consulté [participe passif], il n'est pas consultant [participe actif].

Celui que l'on consulte pour en recevoir des conseils avisés est en français un conseiller, ou un conseil. Il se livre à une activité de conseil... et non de "consultance" !

Par le terme de consultant, on peut désigner en français toute personne qui consulte un spécialiste pour en recevoir des conseils au cours d'une consultation - et non au cours d'une "consultance".


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jeudi 5 janvier 2012

nom de code CMR

Une CMR, savez-vous ce que c'est ? Non ? C'est bon signe. Signe que vous parlez encore un français à base de mots ayant un sens et assemblés entre eux de manière à préciser au besoin les subtilités de votre propos. Signe que vous ne réduisez pas les idées ni les choses à des sigles abscons. Signe que vous ne parlez pas juste pour vous-même, ou en connivence exclusive avec ceux qui jargonnent selon les mêmes snobismes que vous. Signe que vous utilisez la langue française avec le souci d'être compris de vos interlocuteurs. Et le souci de les informer s'ils sont désireux de l'être.

"Bientôt une CMR près de chez vous !" Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Demandez donc aux élus locaux friands de ce nom de code. Ou à leurs courtisans qui ne s'alarment pas de tant d'obscurité, ni de tant de mépris des obligations de protection de la langue française qui s'imposent aux administrations publiques, en France (loi de 1994) comme au Canada.

Une CMR, ça ne vous dit vraiment rien ? La Mission linguistique francophone a cherché. Le sigle CMR est employé par le CNRS pour désigner les produits cancérigènes ou mutagènes toxiques pour la reproduction. C'est aussi le sigle des Chrétiens dans le Monde Rural. Ou celui des Centres musicaux ruraux (fondés en 1984). La CMR, quant à elle, c'est la Caisse Marocaine des Retraites.

Mais vous habitez la région parisienne - région nullement rurale ni marocaine ni toxique pour la reproduction - et cependant votre élu local vous annonce des travaux de modernisation de la CMR Gabriel-Fauré. La Mission linguistique francophone a pu déterminer que cette CMR-là était une "cité mixte régionale" (sic).

Or, l'essentiel du sens est absent d'une telle désignation. Il manque un terme qui évoque une école ou des études, puisqu'il s'agit de cela : cette cité mixte régionale, au nom de code hermétiquement refermé sur sa bêtise administrative, est un projet d'ensemble de bâtiments scolaires destiné à accueillir garçons et filles ensemble - d'où la précision "mixte", comme si la chose n'était pas devenue la norme... Et pendant qu'on insère, dans le secret d'un sigle vain, la notion de mixité, on évince l'information fondamentale : la présence d'étudiants, de lycéens, de collégiens, d'écoliers, d'élèves et de pédagogues, dans la très désincarnée "CMR". Qui est donc, en fait, une école mixte.