jeudi 27 juin 2013

la grande déglingue lexicale

Le snobisme s'est toujours logé dans le goût immodéré pour une langue distincte. Les snobs cédant à l'erreur de la croire distinguée, pleine de distinction.

Aujourd'hui, le snobisme langagier francophone consiste à employer un mot pour un autre, mais en l'empruntant au vocabulaire français même. Contrairement au snobisme anglomane ou la pédanterie latinisante, qui employaient par vanité un mot étranger à la place d'un mot français, le snobisme nouveau consiste à employer un mot francophone de sens faux à la place d'un mot francophone de sens juste. Le comité de néologie de la Mission linguistique francophone a choisi d'appeler cette fausse distinction la déglingue lexicale.

"Quand tu enverras ton e-mail à Sylvestre, copie-moi". Lorsqu'un collègue de travail vous demande ainsi de le copier au lieu de vous demander de lui adresser une copie, il savoure les délices fétides de la déglingue lexicale. Car demander à être copié au lieu de demander à recevoir une copie, c'est comme annoncer qu'on va manger son bébé au lieu d'annoncer qu'on va lui donner à manger... Ne plus entendre cette distinction de sens, ou feindre de ne plus l'entendre, c'est le snobisme nouveau : la grande déglingue lexicale.

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mercredi 26 juin 2013

portable, consommable, livrable

Le vingt et unième siècle a apporté aux francophones la manie de désigner les choses non plus par des substantifs mais par des adjectifs. Et souvent des adjectifs à désinence en -able.

S'il fallait aujourd'hui dénommer une bouteille et un lit, nul doute que ce seraient respectivement une remplissable et un dormable.

Ces exemples n'ont rien d'outré puisque le monde francophone désormais consomme des consommables, se fait livrer des livrables, porte avec soi des portables (téléphones ou ordinateurs - who cares ?). Dans les jargons professionnels, les événements sont devenus des événementiels, les références des référentiels, de bonnes relations sont devenues un bon relationnel comme le fait de savoir écrire est désormais un bon rédactionnel, et tout à l'avenant.

La Mission linguistique francophone met en garde les créateurs de désignations commerciales et les inventeurs de termes techniques contre cette tendance. Elle constate que les professionnels du marketing font montre d'une inclination immodérée pour ce procédé et les invite à changer de marotte.

[Le "dormable" illustrant cet article est une sculpture de Ron Mueck]
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lundi 24 juin 2013

ce qui se passe ou ce qu'il se passe ?

Que se passe-t-il ? La musique de cette question anodine, correctement formulée, semble être à l'origine d'une tendance grandissante à déformer la tournure de la réponse : "je ne sais pas ce qui se passe" devient ainsi "je ne sais pas ce qu'il se passe".

Personne, pourtant, ne songe à remplacer "je ne sais pas ce qui me plaît en toi" par "je ne sais pas ce qu'il me plaît en toi".

Le maniement des verbes impersonnels fait appel à une perception instinctive, et cependant subtile, du lien entre la syntaxe et le sens, qui piège même les meilleurs auteurs, il est vrai. Le public, quotidiennement soumis aux approximations linguistiques des orateurs professionnels, peine légitimement à s'y retrouver. Dans le doute, la simplicité est toujours salutaire. Et l'on sera bien inspiré de préférer savoir ce qui se passe plutôt que ce qu'il se passe.


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mercredi 12 juin 2013

multiaccueil attaché contre multi-accueil dé-taché



Certains philosophes estiment que l'entêtement dans l'erreur n'est pas l'apanage des imbéciles.

En voici la preuve.

Au sein des administrations territoriales et ministérielles, une multitude de rédacteurs qui ne sont pas des imbéciles tiennent fermement à semer un peu partout d'inutiles traits d'union, ou de désunion, dans des termes de jargon administratif tels multiaccueil ou cotraitant (qu'ils cacographient respectivement "multi-accueil" et "co-traitant").

Or, le néologisme technocratique superflu "multiaccueil" s'orthographie sans trait d'union, tout comme les adjectifs multirécidiviste ou pluriannuel.

La chose est certaine.
 
La Mission linguistique francophone a pourtant reçu un courrier du cabinet du maire de S.....s [dans le Val-d'Oise, en France], s'ingéniant à justifier la volonté de persévérer dans l'erreur terminologique et orthographique plutôt que de faire corriger une faute très répandue qui avait été obligeamment signalée à ses services par les nôtres.

Il s'agissait de la présence intempestive d'un trait d'union entre le radical et le préfixe d'un mot non composé, comme s'il se fut agi au contraire d'un mot composé tel que pique-assiette ou fouille-merde.

Cette erreur est de plus en plus fréquente dans les écrits formulés dans le jargon politique assoiffé d'agglutinations de syllabes plutôt que d'assemblage clair et naturel de mots adéquats. L'agglutination consistant, par exemple, à se proclamer "écoresponsables" (sic), plutôt que d'exprimer la même idée au moyen de peu de mots simples reliés entre eux par la syntaxe, comme le veut notre langue.

Ainsi un établissement de puériculture accueillant des enfants d'âges divers et dans des conditions variables devient-il depuis peu, dans la terminologie des collectivités territoriales, non plus une crèche ni une garderie, mais "un multiaccueil" (sic). Il faut s'y résoudre : les administrations ont besoin de créer du jargon pour se sentir exister comme le corail a besoin de se ramifier pour vivre.

C'est donc ce navrant "multiaccueil" qui nous a valu une marque d'obstination dans l'erreur de la part des services municipaux précités. Comme la majorité des mairies de France, les services en question avaient choisi d'affubler ce néologisme, déjà tarabiscoté, d'une coquetterie orthographique consistant à détacher inutilement le préfixe du radical : "multi-accueil" au lieu de multiaccueil.

La Mission linguistique francophone n'est pas parvenue à les en dissuader, et c'est sans importance. Mais ce qui est intéressant, c'est l'incohérence et la mauvaise foi avec laquelle des administrations qui détiennent le pouvoir de nuire publiquement à la langue courante s'acharnent à user de ce pouvoir et à rendre le français toujours plus riche en exceptions et paradoxes. Et ce, plutôt que d'adopter une orthographe sobre et homogène qui n'incommoderait personne. Citons la réponse de la ville de S.....s [France], sous la plume d'un correspondant énigmatique qui a préféré conserver déplaisamment  l'anonymat tout en usant de l'en-tête municipal :

"Si on écrit multiaccueil, le i de multi risque d'être transformé en semi-consonne. C'est pourquoi on écrira mieux multi-accueil [sic]." (fin de citation)
 
Ah bon.

Si l'on suivait ce raisonnement sorti d'un chapeau que notre contradicteur prétend être celui d'un webmestre employé par l'Académie française, mais que l'on reconnaît comme ayant plutôt la silhouette d'un bonnet d'âne copiant sur son cancre de voisin, il faudrait modifier l'orthographe de pluriannuel, de pluriethnique, d'antioxydant, de réinscription et de coauteur, de crainte que les i, les o ou le é "risquent d'y être transformés en semi-consonne".

Or, non : ici comme ailleurs, le préfixe doit être de préférence soudé au radical. Et pour ne pas heurter davantage les amoureux d'une langue écrite et parlée cohérente et simple, le néologisme administratif multiaccueil (d'utilité au demeurant très douteuse, comme souligné plus haut) doit respecter la préférence accordée à l'insécabilité du préfixe et du radical dans les mots non composés.  Le français écrit téléphone et non télé-phone ; détenu et non dé-tenu, etc. Ne surtout pas compliquer inutilement la graphie sous des prétextes ébouriffants de pédanterie, et laisser aux préfixes le statut de première syllabe des mots non composés ce n'est pas un option, cher interlocuteur anonyme de la mairie de S.....s, c'est une obligation. Presque même une lapalissade.

Rassurons les services municipaux sur le point qui les inquiète : le "risque" de se transformer en semi-consonne au contact d'un a n'a jamais empêché le i de dormir. Ni de participer à l'effet mélodieux du français dans le concert des langues du monde.

Par contre, le risque de voir l'orthographe du français se compliquer indéfiniment au point d'en décourager l'apprentissage est bien réel. C'est pourquoi, l'Académie française et la Mission linguistique francophone s'activent conjointement à endiguer la multiplication des exceptions orthographique de pur caprice. Telles que la coexistence (et non la co-existence) de pluriannuel et pluri-accueil ou multi-accueil, dont le i du même préfixe s'inquièterait ici d'être transformé en semi-consonne et là non.

Relayant en cela l'illustre Académie des Français, la Mission linguistique francophone persiste à mettre en garde les administrations francophones des divers continents, et tout spécialement les administrations territoriales françaises, contre leur propension à créer des néologismes hasardeux dont l'utilité n'est pas démontrée et dont la graphie est objet de controverses chronophages*.

*Néologisme utile, forgé avec humour, et d'une graphie incontestable...

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vendredi 7 juin 2013

en illimité et en aveugle : ni queue ni tête

Dans la langue médiatique et publicitaire, l'adverbe et l'adjectif sont progressivement supplantés par une tournure employant la préposition "en". Ainsi, au lieu d'un abonnement forfaitaire illimité, on vous vend les joies de la téléphonie "en illimité". Au lieu d'un voyage individuel, les professionnels du transport et du tourisme nous proposent des excursions "en individuel".

L'adjectif n'est pas le seul à se retrouver ainsi emberlificoté dans l'ajout superflu de la préposition en. L'adverbe, souvent surnommé "adjectif du verbe", subit ce sort inconfortable jusque dans les colonnes du quotidien Le Monde, où l'on peut lire que "la violence se déchaîne en aveugle". Ce serait joli si l'on pouvait présumer que la journaliste avait décidé de faire œuvre de poète. Hélas non : elle a simplement cédé à la tendance actuelle du français mercatique et médiatique qui tend à la destruction de l'adverbe usuel pour le reconstruire ensuite à l'envers : aveuglément devient "en aveugle", tout comme individuellement devient "en individuel". Le tour de passe-passe consiste à déplacer le son "EN" (produit par le suffixe adverbial -ent) de la queue vers la tête ; de la queue de l'adverbe vers la tête de la locution adverbiale. C'est cette maladroite interversion de sonorités qui nous donne des "en aveugle" et "en individuel", et bientôt nous fera dire "en facile" plutôt que facilement.

Certes, le français admet volontiers des locutions adverbiales formées à laide de la préposition en. Par exemple : en abondance pour abondamment ; en masse pour massivement ; en douceur pour doucement. Mais on remarquera que l'abondance, la masse et la douceur sont des substantifs et non des adjectifs. La nouveauté peu recommandable qui se répand actuellement "en illimité" (sic) consiste à transformer les adjectifs en noms communs [autrement dit, à les substantiver], puis à leur donner à nouveau une autre fonction grammaticale par adjonction de la préposition en, afin de les employer au bout du compte comme adverbes. Beaucoup de contorsions pour rien, non ? Gare aux séquelles.

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