jeudi 26 décembre 2013

ne rien lâcher

Un animateur d'émission littéraire, voulant conclure un compliment à un jeune auteur prometteur, et l'encourager sans doute par ces mots à poursuivre sa carrière, lui dit à mi-voix : "ne lâchez rien". C'est l'expression vedette de l'année 2013.

"Ne rien lâcher" nous est venu du commentaire sportif, au sens de "résister" à ses concurrents, "surclasser" son adversaire, "poursuivre son effort". De là, le tic verbal est passé au journalisme d'information générale dans une acception toujours plus vaste donc plus vague, puis s'est posé sur la langue courante et s'y accroche. Pour longtemps ? Peut-être pas. Le vent l'emportera. En guise de bain de bouche, la Mission linguistique francophone vous offre en cette fin d'année un lot de synonymes de "ne lâchez rien". Synonymes qu'il serait dommage de lâcher.

Continuez. Accrochez-vous. Restez vous-même. Ne cédez pas. Soyez confiants. Ayez confiance (en vous). Ne vous découragez pas. Appliquez-vous. Tenez bon. Tenez le coup. Tenez tête. Refusez. Sachez dire non. Sachez dire oui. Allez de l'avant. Ne vous laissez pas aller. Ne vous laissez pas abattre. Concentrez-vous. Soyez combatif. Battez-vous. Courage. Résistez. Bonne chance.

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mardi 24 décembre 2013

mûr et immature

L'adjectif mûr possède un antonyme bien connu : immature.

La force de cet antonyme est telle qu'un grand nombre de professionnels de la langue (journalistes, essayistes, politiciens, publicitaires) et de professionnels de la maturité (psychologues, enseignants) en perdent leur français.

La Mission linguistique francophone relève en effet que l'adjectif mûr est devenu minoritaire dans les médias écrits et parlés, au bénéfice de "mature" (sic). Ce terme est impropre et son emploi déconseillé. "Mature" n'est admis que dans le jargon piscicole, où il qualifie un poisson prêt à frayer. Et encore ne s'agit-il là que d'entériner l'adoption ancienne, par toute une profession, de la mauvaise traduction technique du terme anglais "mature" qui signifie simplement mûr, parvenu à maturité et par extension, adulte.

En français, la situation est claire - ou devrait l'être et gagnerait à le redevenir : puisque l'antonyme [ c'est-à-dire le contraire] du mot mûr est le mot immature, l'antonyme du mot immature est le mot mûr. Sauf à admettre l'amnésie rétrograde comme règle d'évolution lexicale... Ce qui n'agirait pas en faveur de la santé psychique des Francophones.

Emmanuel Kant [portrait ci-dessus] donnait de l'immaturité cette définition : "l'immaturité est l'incapacité d'employer son entendement sans être guidé par autrui". Il en voyait la cause, chez certains adultes, non pas dans quelque retard intellectuel mais dans le manque de courage et la paresse. La paresse de réfléchir et le manque de courage d'affronter par la pensée ce qui doit l'être.

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mercredi 11 décembre 2013

pôle oncologique


Le français appartient au groupe des langues gréco-latines, et non à celui des langues agglutinantes telles que le hongrois, le basque ou le coréen. Dans les langues non agglutinantes comme la nôtre, il existe une syntaxe fondée sur les rapports logiques entre les mots, laquelle constitue une évolution linguistique par rapport à la simple agglutination de syllabes.

Des termes comme écoresponsable, cybercriminalité ou Oncopôle opèrent une régression vers le stade agglutinant. Ce sont des néologismes forgés pour épater l'ignorant mais déconnectés du sentiment linguistique francophone : ils font fi de la nature syntaxique de notre langue, avec ses assemblages de mots.

Mesdames et messieurs les rares cancérologues de renom qui prisez depuis peu les "oncopôles" (sic) plutôt que les sobres services de cancérologie, vous êtes bien docteurs en médecine, vous n'êtes pas "médicodocteurs" ? De même votre service est éventuellement un pôle oncologique mais en aucun cas un "oncopôle" (sic).

Il convient de laisser cette création lexicale très malhabile à la sphère des noms propres, voire des noms de marque. Oncopôle de Toulouse [photo ci-dessus], par exemple, est un nom propre. Il est surprenant que sa burlesque ressemblance avec "Oncle Paul" n'ait pas dissuadé les promoteurs de cet établissement. Mais on aimerait que le rappel linguistique ci-avant ramène unanimement les décideurs hospitaliers francophones à la raison et les dissuade de tenter d'introduire durablement cette tumeur langagière dans le français courant ou spécialisé.

lundi 9 décembre 2013

citoyen : un qualificatif usé et usant

A propos "d'élections citoyennes" et d'un "Prix du Projet Citoyen", la Mission linguistique francophone analysait en 2011 un travers consistant en l'usage inexact et abusif du mot citoyen. Transformé, même par les pouvoirs publics, en un adjectif redondant devenu la caution de tout ce qui peut être entrepris dans la sphère civique [et non "citoyenne", en bon français], dans le domaine civil, ou en politique locale.

Exactement un an plus tard, dans la catégorie des extensions de sens abusives, l'Académie française reprit notre flambeau sous forme d'un article de son blog Dire, ne pas dire, prestigieux petit frère du nôtre. L'article de l'Académie mérite d'être cité textuellement.

"Il est fait aujourd’hui un fréquent mais curieux usage du nom citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques."

"Plus à la mode que l’austère civique, plus flatteur que le simple civil, le qualificatif citoyen est mis à contribution pour donner de l’éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d’annonce."

"Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d’esprit civique, mais d’esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire."

"Au fil des extensions, citoyen entraine dans sa dérive le mot citoyenneté, dont le sens s’affaiblit [et se fausse] de la même manière."   [fin de citation]

Concluons en rappelant que ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen".  Mais on peut aussi prôner une simplification du français selon laquelle il n'existera plus aucune distinction entre adjectif et substantif ; exactement comme dans le cas de citoyen et citoyen. L'adjectif culinaire sera vite avalé par le nouvel adjectif cuisine (l'art culinaire deviendra l'art cuisine) ; l'adjectif scolaire disparaîtra des manuels du même, nom au profit du nouvel adjectif école (les résultats scolaires deviendront les résultats écoles) ; l'adjectif solaire s'éclipsera derrière le nouvel adjectif soleil (une crème solaire deviendra crème soleil) et les innombrables tenants du remplacement de l'adjectif civique par le pseudo-adjectif citoyen seront comblés. Parce que tout ça demandera infiniment moins d'efforts de mémorisation.

Or, la paresse intellectuelle est le maître-mot de toute dislocation d'une langue.

Et toute dislocation paresseusement acceptée est le signe avant-coureur du passage de l'état de langue vivante à celui de langue morte, en quelques générations. Tel fut le destin du latin devenant bas-latin puis langue morte ; et du gaulois, disloqué en gallo-romain puis en langue morte (1).

(1) Du gaulois, il ne reste en français qu'une centaine de mots : ambassade, ardoise, bitume, bille, caillou, rocher, talus, budget, gobelet, chemise, chemin, quai, barque, balai, javelot, jaillir, truand, brigand, braguette, ruche, branche, brochet, limande, truite, lotte, gosier, bâche, cagoule, charpente, noue, boue, bonde, bec, mouton, chamois et cheval, notamment. Sans oublier slogan, qui signifiait devise ou dicton, a longtemps disparu puis s'est réintroduit, avec l'aide du snobisme anglomane du début du XXe siècle, sous l'apparence d'un terme anglais !).

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dimanche 8 décembre 2013

crimes et délits

Une ineptie comme "les crimes de tapage nocturne ont augmenté de 75% à New York" [journal télévisé de TF1] confirme que les journalistes francophones ont besoin d'un dictionnaire des faux amis, et de le potasser d'arrache-pied. Il en existe d'excellents qui ne devraient pas rester sur les étagères, mais équiper la table de travail, voire la table de chevet, de ces professionnels de l'approximation linguistique.

L'anglais a crime désigne indistinctement un crime ou un délit - notions juridiques que le français ne confond pas.

À propos d'une affaire politique concernant un ministre contraint d'avouer avoir menti, la presse française n'a pas cessé de nous expliquer ceci : "en France, contrairement aux USA, le crime de parjure n'existe pas". Assertion rendue fausse par le même faux ami. Car aux USA non plus, "le crime de parjure" n'existe pas. Ce qui existe aux USA, c'est le délit de parjure !

Dans un contexte où le terme anglophone désigne sans doute possible une simple infraction ou un délit, traduire sans réfléchir l'anglais "crime" par le français "crime" n'est ni un délit ni un crime. Toutefois, la paresse intellectuelle qui porte un professionnel de la communication à répercuter une traduction irréfléchie reste un travers. Il en résulte ici une négligence qui, à dire vrai, va jusqu'à la faute professionnelle lorsque l'on fait profession de débusquer puis de diffuser des informations exactes, exactement exprimées.

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