jeudi 23 avril 2015

citoyen : un qualificatif usé et usant

A propos "d'élections citoyennes" et d'un "Prix du Projet Citoyen", la Mission linguistique francophone analysait en 2011 un travers consistant en l'usage inexact et abusif du mot citoyen. Transformé, même par les pouvoirs publics, en un adjectif redondant devenu la caution de tout ce qui peut être entrepris dans la sphère civique [et non "citoyenne", en bon français], dans le domaine civil, ou en politique locale.

Exactement un an plus tard, dans la catégorie des extensions de sens abusives, l'Académie française reprit notre flambeau sous forme d'un article de son blog Dire, ne pas dire, prestigieux petit frère du nôtre. L'article de l'Académie mérite d'être cité textuellement.

"Il est fait aujourd’hui un fréquent mais curieux usage du nom citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques."

"Plus à la mode que l’austère civique, plus flatteur que le simple civil, le qualificatif citoyen est mis à contribution pour donner de l’éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d’annonce."

"Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d’esprit civique, mais d’esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire."

"Au fil des extensions, citoyen entraine dans sa dérive le mot citoyenneté, dont le sens s’affaiblit [et se fausse] de la même manière."   [fin de citation]

Concluons en rappelant que ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen".  Mais on peut aussi prôner une simplification du français selon laquelle il n'existera plus aucune distinction entre adjectif et substantif ; exactement comme dans le cas de citoyen et citoyen. L'adjectif culinaire sera vite avalé par le nouvel adjectif cuisine (l'art culinaire deviendra l'art cuisine) ; l'adjectif scolaire disparaîtra des manuels du même, nom au profit du nouvel adjectif école (les résultats scolaires deviendront les résultats écoles) ; l'adjectif solaire s'éclipsera derrière le nouvel adjectif soleil (une crème solaire deviendra crème soleil) et les innombrables tenants du remplacement de l'adjectif civique par le pseudo-adjectif citoyen seront comblés. Parce que tout ça demandera infiniment moins d'efforts de mémorisation.

Or, la paresse intellectuelle est le maître-mot de toute dislocation d'une langue.

Et toute dislocation paresseusement acceptée est le signe avant-coureur du passage de l'état de langue vivante à celui de langue morte, en quelques générations. Tel fut le destin du latin devenant bas-latin puis langue morte ; et du gaulois, disloqué en gallo-romain puis en langue morte (1).

(1) Du gaulois, il ne reste en français qu'une centaine de mots : ambassade, ardoise, bitume, bille, caillou, rocher, talus, budget, gobelet, chemise, chemin, quai, barque, balai, javelot, jaillir, truand, brigand, braguette, ruche, branche, brochet, limande, truite, lotte, gosier, bâche, cagoule, charpente, noue, boue, bonde, bec, mouton, chamois et cheval, notamment. Sans oublier slogan, qui signifiait devise ou dicton, a longtemps disparu puis s'est réintroduit, avec l'aide du snobisme anglomane du début du XXe siècle, sous l'apparence d'un terme anglais !).

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braquage, braqueur, braquer : c'est de l'argot

Les journalistes nous informent généralement qu'un suspect a parlé et non "jacté". Nous leur savons gré de ne pas s'adresser à nous en argot. On s'agace donc légitimement de leur propension à employer sans clairvoyance les mots "braquage", "braqueur" et le verbe "braquer" comme si ces mots n'étaient pas du registre argotique alors qu'ils le sont, lorsqu'ils sont employés avec le sens de dévaliser, voler (à main armée), cambrioler, commettre un hold-up. Idem pour les satanés "papiers" évoqués par les journalistes, en lieu et place des articles (de journaux). Ou les "breloques" olympiques au lieu des médailles*. Gardez ces familiarités pour vous, ou nous serons bien obligés de militer pour qu'on vous désigne officiellement, vous aussi, par des noms argotiques comme si de rien n'était, puisqu'il en existe pour vous désigner dans notre langue verte : journaleux, gratte-papier, fouille-merde, entre autres gracieusetés.

* NDE : une breloque est un bijou de pacotille, sans valeur, à la différence d'une médaille olympique, objet de grand prix et porteur d'un immense prestige.