jeudi 19 janvier 2017

le ministre américain des Affaires étrangères

Une fois pour toutes : cet homme n'a jamais été "le Secrétaire d'état américain" (sic) mais le ministre américain des Affaires étrangères. Big difference.

En sa qualité de Secretary of State, cet homme, John Kerry, fut statutairement le membre le plus éminent du gouvernement des États-Unis, exception faite du président et du vice-président.

Néanmoins, il existe encore dans les pays francophones des cohortes de professeurs d'histoire contemporaine, de politologues, de journalistes et de lexicographes qui le dénomment "Secrétaire d'État", en raison de la similitude d'apparence entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État. Bien entendu, ils sont imités sans discernement par ces encyclopédistes plein d'amateurisme qui régentent doctement la version française de Wikipédia en y propageant la majeure partie des bourdes ambiantes.

Ces professionnels et amateurs francophones du commentaire politique ne vont pas jusqu'à se demander si la similitude entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État ne serait pas trompeuse, puisqu'un secrétaire d'État est en français un tout petit ministre, tandis que le Secretary of State est, aux USA, le plus grand des ministres... Pire : si vous les alertez sur ce contresens de traduction qui fausse l'information, que font-ils ? Rien. Ils continuent à aller répétant que le ministre le plus éminent du gouvernement américain est un secrétaire d'État ; sans préciser au demeurant s'il est secrétaire d'État au tourisme, aux anciens combattants ou à la chasse à la palombe.

Et pour cause : un Secretary of State n'est secrétaire d'État de rien du tout. Il est ministre d'État chargé des Affaires étrangères. Hélas, tant que la fonction ubuesque de Minister of Estate of the Strange Affairs (1) n'existera pas, son titre exact lui sera refusé dans le monde francophone des traducteurs approximatifs.

Le plus dommage, c'est que John Kerry parle un français exquis, hérité de sa propre mère, et qu'il serait à même de détromper les cuistres forcenés qui se croient encyclopédistes, les profs de sciences-po emmurés dans leur routine terminologique impropre, et les journalistes fourvoyés dans le français médiatique. Tous capable de confondre, à longueur de commentaire, un éminent ministre des Affaires étrangères avec un sous-ministre de rien.

(1)  "Minister of Estate of the Strange Affairs" - juxtaposition de mots qui ressemble hâtivement à Ministre d'État des Affaires Étrangères, si l'on est aveugle et sourd aux faux amis franco-anglais - n'a aucun sens, sinon celui-ci :"ministre de la propriété des affaires étranges"... Aux USA, nous le redisons avec force, ministre d'État (chargé) des Affaires étrangères se dit Secretary of State. Et son ministère s'appelle Department of Sate, ce qui ne signifie pas "département d'État" (sic) mais ministère des Affaires étrangères.

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vendredi 13 janvier 2017

sur support papier

Le mot papier n'est pas un adjectif. Les formules l'employant comme tel sont donc des barbarismes à proscrire.

Le français connaît les industries papetières (industries du papier), les cocottes en papier et les corbeilles à papiers, mais ne connaît pas les documents papiers (sic), les versions papier (sic), les annuaires papier (sic) ni les choses "papier" d'une manière générale.

L'article ci-après a été publiée en mai 2011, après une première observation parue début 2009. Mais la manie du "support papier" et des "versions papier" s'étant aggravée jusqu'à devenir paroxystique [on disait jadis paroxyntique, et l'on peut dire aussi paroxysmique], nous replaçons cette mise en garde sur le dessus de la pile de nos papiers...

Le vocabulaire le plus simple est perdu de vue en même temps que le jargon s'hypertrophie. La syntaxe s'en détache par lambeaux.

Dans les administrations - et par contagion dans la vie courante - on assiste à la mutation du mot papier en une sorte d'adjectif invariable. Un terme sans statut grammatical précis, accolé à divers autres pour exprimer l'idée de documents palpables et lisibles à l'œil nu, par opposition à ceux dont la lecture exige un écran informatique. Par un excès de précision irréfléchi doublé d'un viol de la syntaxe, on ne nous demande plus de remplir un imprimé ni de fournir nos papiers, on nous demande de transmettre un document "sur support papier". En français pas encore tout à fait fou, cela se dit simplement un document sur papier.

Sachant que le papier est par nature un support, il est étrange de le préciser, comme il serait étrange de voyager "en véhicule voiture" ou de réclamer "un récipient verre d'eau" pour se désaltérer. Cette redondance fautive a pour nom périssologie. La périssologie est la griserie à laquelle succombent les chefs de service passionnés de "support papier".

On trouve aussi cette faute non moins affligeante, consistant à exiger la transmission de documents "sous format papier A4". Le papier n'est pas un format mais une matière. Et l'expression "sous format" n'a aucun sens en français. Elle résulte du télescopage des notions de forme (sous forme imprimée) et de format (en grand format ; au format légal), dans des esprits que les aberrations du français médiatique et administratif ont totalement déboussolés en matière de choix des prépositions et de construction de membres de phrases. Les termes sont amalgamés en une pâte (à papier ?) sans ordre logique, et les mots de liaisons sont choisis à la loterie.

Apparemment, ces contorsions ineptes de la syntaxe et du vocabulaire n'effraient pas grand monde mais fascinent, au contraire, comme la danse du serpent venimeux.

*

Mise à jour : début 2017, l'absurdité monte d'un cran avec l'apparition, dans des appels d'offres émanant d'administrations publiques, de ce galimatias : dossier à remettre "sous support papier". Non, il ne s'agit pas d'empaqueter le dossier avec du papier (cf. "sous enveloppe cachetée") mais de le remettre sous forme imprimée et donc sur papier. Deux formulations irréprochables dont l'hybridation intempestive produit l'aberration précitée.

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vendredi 6 janvier 2017

chargés d'être en charge

Remplacée par la tournure fautive "être en charge de" (sic), une expression française anodine est en train de disparaître : être chargé de (telle ou telle responsabilité professionnelle, associative, élective, etc). Il existe bien encore des Chargés de mission, dont la fonction tire son nom du fait qu'ils soient chargés d'une mission. Mais, oublieux d'une étymologie aussi limpide, ils se présentent le plus souvent aujourd'hui comme étant "en charge de" leur mission.

Cette erreur s'est installée en français dans le milieu des années 1990 et n'en repart plus.

Une fois encore, il s'agit d'une mauvaise traduction anglophone [l'anglais "to be in charge of" signifie "être chargé de"], infiltrée en français sans que les défenses immunitaires de notre langue vivante aient joué leur rôle : rédacteurs en chef et secrétaires de rédaction qui ne corrigent pas un titre, une légende ou un intertitre ; directeurs de la communication et chefs de cabinet qui laissent filer cette faute sans même la remarquer dans un communiqué ou un organigramme... Il n'en faut pas plus pour que le français se disloque de place en place et que le participe passif du verbe charger [être chargé] disparaisse.

Pataugeant complètement dans ce bouillon d'inculture, certains services de l'État estiment même "avoir en charge" un certain nombre d'actions. Ce qui ne se peut pas en bon français ; tout juste peuvent-ils "avoir la charge" desdites actions. Mais la vérité est qu'ils en sont chargés, tout simplement.

En français, un véhicule peut être en charge, voire en surcharge (cf illustration), une batterie électrique peut être en charge, mais ni un individu ni une institution ne sont "en charge" : ils sont chargés de faire ce qu'ils font.

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