mardi 14 février 2017

lettre ouverte à tout proviseur en délicatesse avec son nom de fonction


Mesdames et Messieurs les proviseurs,

Le 10 octobre 2014, l'Académie française a publié une déclaration solennelle et très circonstanciée, rappelant à toutes et à chacun que : " des formes telles que professeure, recteure, auteure, ingénieure, procureure, chercheure, etc, constituent de véritables barbarismes."

C'est donc avec étonnement et contrariété que nous voyons des proviseurs contentes de se parer du titre de "proviseure" (sic), bien que cette féminisation mal ficelée soit éprouvée par la seule autorité linguistique incontestée en matière d'usages francophones.

Ce n'est pas mener un combat d'avant-garde que de commettre cette faute d'orthographe tout en étant parée de l'autorité pédagogique d'un chef d'établissement du second degré. C'est au contraire donner l'exemple du mépris de sa propre langue - non dans la féminisation de son titre s'il peut l'être, mais dans la manière irréfléchie de le féminiser.

Nous avons scrupule à rappeler à des recteurs exaltés et à de fins lettrés que "professeure" et "proviseure" sont formellement des barbarismes (cf. Acad. fr.).

Mais nous n'avons qu'enthousiasme à souligner que les féminins en -eur n'ont aucun besoin d'un e final pour s'affirmer ! Valeur, grandeur, ardeur, chaleur, hauteur, largueur, couleur, etc. Nul n'a connaissance de responsables pédagogiques qui poussent leur élèves à les écrire dans leurs copies "valeure, grandeure, chaleure, etc". Dès lors, qui peut donc s'acharner, en sa qualité de recteur, de proviseur ou de professeur, à affubler avec beaucoup d'inconséquence les mots proviseur, professeur et recteur, d'un -e qui les exclut du champs lexical de notre langue et induit les lycéens en erreur sur la validité de cette coquetterie orthographique inappropriée ?

Quant aux quelques recteurs qui s'égarent à ordonner que cette faute soit commise - dans la vie administrative sinon dans les copies d'examen, bien sûr - ils incarnent le dévoiement de l'autorité. C'est alors droiture que de ne pas se plier à leurs injonctions abusives, et que de les contredire ouvertement, comme nous le faisons ici.

Ce message sera sans doute reçu avec goguenardise par les proviseurs fourvoyés dans la cacographie de leur nom de fonction et le maniement approximatif de leur langue de travail. C'est désolant. Car comment expliquer à des adolescents la notion d'autorité si un chef d'établissement ne se plie pas à celles qui régissent son activité - en l'occurrence l'autorité de l'Académie française pour ce qui est des barbarismes à écarter de la communication publique ?*

Sincèrement,

Miss L.F.

* Des circulaires ont circulé et circulent parfois encore qui ordonnent aux subalternes de propager activement cette faute de français et quelques autres. Citons par exemple la circulaire d'une physicienne nommée Florence Robine, alors rectrice de l'Académie de Créteil, quelques mois avant que l'Académie française la contredise sans ambages : "(vous devez) veiller désormais à dire et écrire, s’agissant d'une femme : directrice, inspectrice, rectrice, professeure, proviseure" (sic).

Dans cette liste pauvre en discernement sont amalgamés termes corrects (féminins en -trice) et incorrects (féminins en -eure au lieu de -eur). Tout cela dans une même injonction militante qui voudrait annexer la voyelle muette -e de fin de mot comme un apanage des femmes voire du féminisme, puisque tel est le fin mot de l'histoire. Dans cet esprit, il serait urgent que les hommes cessent de s'arroger des termes féminins comme personne, vedette, victime, sentinelle ou ordure, et que l'on veille "désormais" à en faire des persons, des vedets, des victims, des sentinels et des ordurs. Madame Robine a omis d'en donner instruction ; ou peut-être ses méditations sur la cohérence de la langue n'avaient-elles pas encore abordé la question de l'égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans la politisation de l'orthographe et de la syntaxe au moyen du -e muet ?

Il est à noter que la Mission linguistique francophone, pour sa part, milite exclusivement pour que le français ne soit pas trop maltraité par des élites - ou se percevant comme telles - sourdes à leur propre langue et aveugles à ce qui participe à son harmonie.

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dimanche 5 février 2017

les accidents voyageurs de la RATP

La RATP peine à formuler en français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples.

Ainsi la RATP annonce-t-elle des accidents voyageurs (sic) ou, mieux, des accidents de voyageurs. Or, en français, quand un bébé est victime d'un accident domestique et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : "Au secours ! J'ai un accident de bébé" !

Par cette maladresse voulue ("Un accident de voyageur à la station Georges V..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents dans le métro. Ou qu'ils s'y blessent accidentellement. Voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente "l'accident de voyageur". Comme ça, c'est la faute à personne.

La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des personnes peuvent être impliquées dans des accidents d'avion, des accidents de train, des accidents de voiture ou de moto, des accidents de montagne, des accidents du travail, des accidents domestiques, des accidents corporels, des accidents de parcours, etc ; mais que des accidents de voyageurs, cela n'existe pas plus que des accidents de bébé.

Que devrait annoncer la RATP ? "un voyageur accidenté", bien sûr. "Un voyageur ayant été accidenté à la station Georges V, le trafic est interrompu sur la ligne 1", voilà une formulation simple et irréprochable qui ne sauvera pas le malheureux blessé... mais qui sauvera un peu notre intelligence collective de la langue.

(date de première parution : 22 octobre 2007)

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jeudi 2 février 2017

au finale et au final

La faute de français "au final" s'est répandue sans discernement dans la bouche des ados comme dans celle des supposés vieux sages de la politique, sous la plume des éditorialistes cotés comme sous celle des blogueurs de tous crins.

La Mission linguistique francophone a observé la propagation fulgurante, entre 2005 et 2008, de la locution "au final" (sic). En 2012, la propagation de cette expression fautive s'est stabilisée mais son succès ne se dément pas. [NDE : et en 2018, il se confirme].

Malgré sa superfluité et sa formation incorrecte, l'expression "au final" (sic) est employée désormais par trois locuteurs sur quatre à la place des adverbes "finalement", "enfin" et "ensuite", ou à la place d'expressions correctes comme "à la fin", "en fin de compte", "au bout du compte", "tous comptes faits", "en résultat".

"Au final" (sic) a aussi détrôné "à l'arrivée" [au sens figuré de "finalement"] et "derrière" [au sens abusif de "ensuite"], en vogue dans les années 1990, aujourd'hui en nette perte de vitesse.

"Au final" (sic) est pourtant une locution que les professionnels de la langue ne devraient ni employer ni accréditer auprès du public.

Le barbarisme "au final" (sic) est formé de manière défectueuse sur le modèle de "au total", par oubli de l'existence du mot fin qui a déjà fourni la locution à la fin. Or, la fin, ça existe ; le total (au total) aussi ; le départ (au départ) aussi ; le fond (au fond) existe aussi. Mais le "final", ça n'existe pas. La langue française ne connaît que la fin [la fin des haricots, par exemple],  la finale [la finale d'une série de rencontres sportives, par exemple] mot féminin, ou le finale [le finale d'une symphonie, par exemple] mot masculin malgré son E ... final.

Oui, qu'il soit féminin ou masculin, le substantif français finale s'écrit avec un E terminal [hérité de son étymologie italienne, en ce qui concerne le finale masculin du langage musical]. Si l'on tient absolument à employer cette inutile locution qui déforme "à la fin" sous la pression du suivisme et sous l'influence de "au total", il faut au moins opter pour l'orthographe correcte ; et il n'y en a qu'une : "au finale" (avec un E).

Mais on peut aussi s'abstenir de suivre tous les courants en vogue, même les plus vains. On peut alors choisir d'éviter de contribuer à la mort cérébrale de l'irréprochable adverbe "finalement" et de l'impeccable locution "à la fin", en leur rendant grâce et vitalité.

NB : Le masculin un finale (de symphonie, de concerto, d'opéra) a donné son nom au fameux logiciel professionnel de création de partitions musicales (illustration ci-dessus). Ce mot d'origine italienne adopté par le français avec une prononciation à la française et un pluriel francisé [un finale, des finales] a aussi été adopté par l'anglais, mais en y imitant la prononciation italienne [prononciation anglophone : "finalé"].


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